
Reskilling et certifications : sortir de la jungle réglementaire
Le temps d'un dîner, une quinzaine de directeurs Learning & Development ont confronté leurs pratiques au regard de Joël Ruiz, President commission chez France compétences, expert des politiques de certification. Trois questions ont structuré l'échange : la jungle des certifications, le reskilling comme levier stratégique, et le défi posé par l'IA.
Comprendre la jungle des certifications
Ce qu'il faut retenir
- Le paysage français reste flou : diplômes d'État, titres RNCP, CQP se superposent.
- La France a choisi un système « ouvert », sans monopole académique sur la certification.
- Devenir certificateur suppose une délégation de confiance, aussi exigeante qu'à l'université.
Dès le tour de table, la complexité du système a été pointée du doigt.
« Diplômes d'État, titres RNCP, CQP, blocs de compétences... On a besoin d'être éclairés », a lancé un directeur de la formation.
Le grand témoin a filé la métaphore :
« Dans cette jungle, il y a de grands arbres bien identifiés, de jeunes pousses qui émergent, et beaucoup de broussailles sans rapport avec une vraie certification. »
Une singularité française, selon lui :
« Nous avons choisi un système ouvert : le monde académique n'est pas seul habilité à délivrer un parchemin de valeur. D'autres pays nous l'envient. »
Avec une exigence en filigrane :
« Le vrai sujet, c'est la confiance : un certificateur est-il digne de ce nom ? On lui délègue un service public, avec l'exigence d'une grande école. »
Certification et reskilling : un véritable levier stratégique ?
Ce qu'il faut retenir
- Le reskilling est souvent vécu comme un aveu de retard, une requalification dans l'urgence.
- Le CPF reste sous-utilisé, perçu comme un capital personnel plutôt qu'un droit à mobiliser.
- Une certification externe impose une exigence que l'interne recrée mal seul.
« Le reskilling, c'est un beau mot, mais aussi violent : le poste a évolué, les compétences n'ont pas été travaillées à temps, il faut requalifier dans l'urgence », a résumé une directrice Learning.
Sur le financement :
« Il a fallu du temps pour que nos collaborateurs comprennent que le CPF est un droit à se former, pas de l'argent à récupérer avant de partir. »
Sur le terrain :
« Le reskilling, ce n'est pas qu'une formation technique. C'est aussi du shadowing : on observe, on pratique, on se trompe, on recommence, jusqu'à retrouver confiance. »
Et la vertu du regard extérieur :
« En interne, on a tendance à chouchouter, à ne pas vouloir que ce soit trop dur. Une certification externe oblige vraiment à travailler. »
Quel avenir pour les certifications à l'heure de l'IA ? Le paradoxe du temps long
Ce qu'il faut retenir
- L'IA bouleverse les référentiels métiers plus vite que les certifications ne s'adaptent.
- Les politiques publiques peuvent se contredire entre régulation financière et reconnaissance.
- La certification répond aussi à un besoin de reconnaissance presque universel.
Le diagnostic d'abord :
« Avec l'IA, on observe trois phénomènes : des métiers nouveaux, des métiers qui s'éloignent, et des compétences transverses, comme le prompt engineering, qui traversent tous les métiers. »
Puis une incohérence réglementaire :
« Un décret réforme le répertoire spécifique ; un autre plafonne le CPF quelques mois plus tard, sans consultation. Une politique publique qui en défait une autre, c'est insupportable. »
Un constat partagé :
« On a l'impression d'être complètement désynchronisés avec la vitesse des transformations. »
Et une note plus universelle en conclusion :
« Ce besoin de reconnaissance est presque anthropologique. Quand l'armée chinoise a supprimé les grades militaires en 1965, elle les a recréés six mois plus tard avec des stylos et des crayons. »
Ce qu'il faut retenir
De la jungle réglementaire au paradoxe du temps long, une même tension traverse la soirée : un système de reconnaissance précieux, mais de plus en plus décalé par rapport au tempo des métiers.
- La complexité du système freine son appropriation, surtout par les entreprises les moins outillées.
- Le reskilling devient stratégique si le CPF est réinvesti comme un outil managérial, pas seulement individuel.
Face à l'IA, la question n'est plus la validité des référentiels, mais leur vitesse d'adaptation.





