Reskilling et certifications : sortir de la jungle réglementaire

Le temps d'un dîner, une quinzaine de directeurs Learning & Development ont confronté leurs pratiques au regard de Joël Ruiz, President commission chez France compétences, expert des politiques de certification. Trois questions ont structuré l'échange : la jungle des certifications, le reskilling comme levier stratégique, et le défi posé par l'IA.
Club Learning 2026 sur la jungle réglementaire du reskilling et des certifications
Stéphane Genty
Club Learning 2026 sur la jungle réglementaire du reskilling et des certifications

Reskilling et certifications : sortir de la jungle réglementaire

Le temps d'un dîner, une quinzaine de directeurs Learning & Development ont confronté leurs pratiques au regard de Joël Ruiz, President commission chez France compétences, expert des politiques de certification. Trois questions ont structuré l'échange : la jungle des certifications, le reskilling comme levier stratégique, et le défi posé par l'IA.

Comprendre la jungle des certifications

Ce qu'il faut retenir

  • Le paysage français reste flou : diplômes d'État, titres RNCP, CQP se superposent.
  • La France a choisi un système « ouvert », sans monopole académique sur la certification.
  • Devenir certificateur suppose une délégation de confiance, aussi exigeante qu'à l'université.

Dès le tour de table, la complexité du système a été pointée du doigt.

« Diplômes d'État, titres RNCP, CQP, blocs de compétences... On a besoin d'être éclairés », a lancé un directeur de la formation.

Le grand témoin a filé la métaphore :

« Dans cette jungle, il y a de grands arbres bien identifiés, de jeunes pousses qui émergent, et beaucoup de broussailles sans rapport avec une vraie certification. »

Une singularité française, selon lui :

« Nous avons choisi un système ouvert : le monde académique n'est pas seul habilité à délivrer un parchemin de valeur. D'autres pays nous l'envient. »

Avec une exigence en filigrane :

« Le vrai sujet, c'est la confiance : un certificateur est-il digne de ce nom ? On lui délègue un service public, avec l'exigence d'une grande école. »

Certification et reskilling : un véritable levier stratégique ?

Ce qu'il faut retenir

  • Le reskilling est souvent vécu comme un aveu de retard, une requalification dans l'urgence.
  • Le CPF reste sous-utilisé, perçu comme un capital personnel plutôt qu'un droit à mobiliser.
  • Une certification externe impose une exigence que l'interne recrée mal seul.

« Le reskilling, c'est un beau mot, mais aussi violent : le poste a évolué, les compétences n'ont pas été travaillées à temps, il faut requalifier dans l'urgence », a résumé une directrice Learning.

Sur le financement :

« Il a fallu du temps pour que nos collaborateurs comprennent que le CPF est un droit à se former, pas de l'argent à récupérer avant de partir. »

Sur le terrain :

« Le reskilling, ce n'est pas qu'une formation technique. C'est aussi du shadowing : on observe, on pratique, on se trompe, on recommence, jusqu'à retrouver confiance. »

Et la vertu du regard extérieur :

« En interne, on a tendance à chouchouter, à ne pas vouloir que ce soit trop dur. Une certification externe oblige vraiment à travailler. »

Quel avenir pour les certifications à l'heure de l'IA ? Le paradoxe du temps long

Ce qu'il faut retenir

  • L'IA bouleverse les référentiels métiers plus vite que les certifications ne s'adaptent.
  • Les politiques publiques peuvent se contredire entre régulation financière et reconnaissance.
  • La certification répond aussi à un besoin de reconnaissance presque universel.

Le diagnostic d'abord :

« Avec l'IA, on observe trois phénomènes : des métiers nouveaux, des métiers qui s'éloignent, et des compétences transverses, comme le prompt engineering, qui traversent tous les métiers. »

Puis une incohérence réglementaire :

« Un décret réforme le répertoire spécifique ; un autre plafonne le CPF quelques mois plus tard, sans consultation. Une politique publique qui en défait une autre, c'est insupportable. »

Un constat partagé :

« On a l'impression d'être complètement désynchronisés avec la vitesse des transformations. »

Et une note plus universelle en conclusion :

« Ce besoin de reconnaissance est presque anthropologique. Quand l'armée chinoise a supprimé les grades militaires en 1965, elle les a recréés six mois plus tard avec des stylos et des crayons. »

Ce qu'il faut retenir

De la jungle réglementaire au paradoxe du temps long, une même tension traverse la soirée : un système de reconnaissance précieux, mais de plus en plus décalé par rapport au tempo des métiers.

  • La complexité du système freine son appropriation, surtout par les entreprises les moins outillées.
  • Le reskilling devient stratégique si le CPF est réinvesti comme un outil managérial, pas seulement individuel.

Face à l'IA, la question n'est plus la validité des référentiels, mais leur vitesse d'adaptation.