Vous évoquez une fragilité persistante de notre appareil productif. En quoi cela affecte-t-il concrètement nos chaînes industrielles ?
Le Covid a été un révélateur. Il a mis en lumière notre dépendance à des approvisionnements extérieurs sur des segments parfois stratégiques et la vulnérabilité de notre outil productif. Le sujet de la réindustrialisation existait déjà, mais il restait largement cantonné aux décideurs. Avec la crise sanitaire, les Français ont pris conscience que c’était aussi une question de souveraineté et de sécurité d’approvisionnement.
Nous avons connu une phase plus favorable après le Covid, avec environ 15 000 emplois manufacturiers créés par an pendant deux ans. C’était un signal positif. Même si pour être réellement sur une trajectoire de réindustrialisation, il aurait fallu en créer entre 60 000 et 70 000 par an. L’élan ne s’est pas transformé. Aujourd’hui, nous sommes encore dans une phase de désindustrialisation, avec des emplois manufacturiers qui disparaissent.
Nous n’avons pas enclenché une dynamique durable. Les créations d’emplois industriels sont restées très en deçà de ce qui serait nécessaire pour parler de véritable réindustrialisation. Et aujourd’hui, nous sommes revenus dans une phase de contraction.
Le Covid vous l’avez dit a agi comme un révélateur. Qu’avons-nous réellement corrigé depuis en matière de dépendances industrielles ?
Il y a eu une prise de conscience, c’est indéniable. Le plan France Relance a permis d’activer des leviers qui n’étaient pas toujours mobilisés auparavant, notamment en direction des petites et moyennes industries et des entreprises de taille intermédiaire ancrées dans les territoires. Pendant deux à trois ans, nous avons connu ce que j’ai appelé un « printemps de la réindustrialisation ». Mais cet élan ne s’est pas transformé. Nous n’avons pas enclenché une dynamique durable. Les créations d’emplois industriels sont restées très en deçà de ce qui serait nécessaire pour parler de véritable réindustrialisation. Et aujourd’hui, nous sommes revenus dans une phase de contraction.
Donc oui, il y a eu une inflexion, mais nous n’avons ni corrigé en profondeur nos dépendances structurelles, ni retenus les enseignements de cette période.
Pourquoi la coopération entre acteurs industriels est-elle devenue centrale aujourd’hui ?
Pendant longtemps, la relation entre donneurs d’ordre et fournisseurs s’est organisée autour du prix et de la procédure. On était dans une logique transactionnelle. Or les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui – décarbonation, sécurisation des approvisionnements, montée en compétence industrielle – ne peuvent plus être traités de cette manière.
Ils exigent une approche différente, plus structurée, plus inscrite dans la durée. Les enjeux actuels supposent davantage de coopération entre donneurs d’ordre et fournisseurs. Il faut construire des solutions innovantes, mutualisées, et répondre de manière collective. Aujourd’hui, ce potentiel collaboratif est largement sous-estimé, alors qu’il est essentiel.
Il y a un travail à mener sur le foncier industriel pour permettre aux entreprises de se développer. Ce sont des leviers concrets, activables, qui permettraient au minimum d’arrêter l’hémorragie.
Vous insistez sur la densification du tissu industriel existant. Quel rôle jouent les petites et moyennes industries ainsi que les entreprises de taille intermédiaire dans la solidité des chaînes industrielles ?
Depuis 2009, nous avons beaucoup misé sur l’innovation de rupture et les nouvelles filières pour relancer notre industrie. Or les deux tiers de notre potentiel de réindustrialisation ne viennent pas des start-up, mais de la densification et de la modernisation du tissu industriel existant, notamment des petites et moyennes industries et des entreprises de taille intermédiaire ancrées dans les territoires.
Ce sont elles qui structurent les chaînes industrielles, qui irriguent les territoires et qui assurent la continuité productive. Lorsque ces entreprises investissent, modernisent leurs outils ou montent en compétence, c’est l’ensemble de la chaîne qui se renforce. À l’inverse, lorsqu’elles se fragilisent, c’est toute la filière qui est impactée.
Dans ce contexte, quels leviers peuvent être activés rapidement pour éviter une aggravation de la fragilité industrielle ?
Il y a plein de choses que nous pouvons faire aujourd’hui, sans attendre des réformes lourdes. La formation est un sujet central : nous avons des difficultés à trouver les compétences techniques dont nos territoires ont besoin. La réforme du lycée professionnel allait dans le bon sens, mais elle n’a pas été menée à son terme. Il y a également la mobilisation de l’épargne pour accompagner les projets d’investissement de nos petites et moyennes industries et de nos entreprises de taille intermédiaire. Un outil productif, c’est du long terme : cela suppose du capital, pas seulement de la dette. Enfin, il y a un travail à mener sur le foncier industriel pour permettre aux entreprises de se développer. Ce sont des leviers concrets, activables, qui permettraient au minimum d’arrêter l’hémorragie.