Retail
Supply chain
le 2 novembre 2026
par Dalila Bouaziz

E-commerce : la pression s'accentue sur Shein, Temu et AliExpress

Shein, Temu et AliExpress enregistrent un recul de leur fréquentation et de leurs ventes, selon les chiffres présentés par Bercy. Depuis le 1er novembre 2026, de nouveaux frais douaniers s’ajoutent aux droits déjà appliqués sur les petits colis importés. Une offensive française et européenne qui commence à modifier les équilibres de l’e-commerce.

Un an après les premières révélations sur la commercialisation de produits illicites sur Shein, le gouvernement français dresse un premier bilan de sa lutte contre les dérives des plateformes extra-européennes. Dans un communiqué publié le 30 octobre 2026, Serge Papin, ministre chargé du Commerce, et David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, mettent en avant les premiers signes de ralentissement de Shein, Temu et AliExpress, dans un contexte de durcissement de la réglementation douanière européenne. Selon les données de Médiamétrie//NetRatings communiquées par la Fevad, la fréquentation de Shein a reculé de 42 % sur un an, celle de Temu de 36 % et celle d’AliExpress de 10 %. Une tendance qui se retrouve également dans les dépenses : d’après les données de l’application Joko citées par Bercy, les ventes en valeur de ces plateformes ont diminué de 25 % en moyenne en septembre.

La France et l’Union européenne multiplient les mesures pour encadrer les importations à bas prix. Mais elles ne permettent toutefois pas, à ce stade, d’attribuer l’intégralité du recul des plateformes aux nouvelles taxes. La fréquentation, les ventes et les volumes importés constituent en effet des indicateurs distincts.

Petits colis : jusqu’à 5 euros par catégorie d’articles depuis le 1er novembre

La nouvelle étape réglementaire est entrée en vigueur le 1er novembre 2026. Désormais, des frais de traitement de 2 euros par catégorie d’articles s’ajoutent au droit de douane forfaitaire européen de 3 euros, appliqué depuis le 1er juillet aux envois de vente à distance d’une valeur inférieure ou égale à 150 euros. Le montant cumulé atteint ainsi 5 euros par catégorie d’articles pour les colis concernés, indépendamment du nombre de produits appartenant à une même catégorie douanière. Les frais de traitement de 2 euros s’appliquent, quant à eux, sans seuil de valeur.

La Douane prend l’exemple d’un colis contenant deux tee-shirts à 5 euros chacun et deux jouets à 4 euros chacun. Pour ce panier de 18 euros, les droits de douane et frais de traitement atteignent 10 euros, soit plus de la moitié de la valeur des marchandises. Ces sommes sont dues par les plateformes, les vendeurs ou, selon les cas, les transporteurs. Elles ne sont donc pas systématiquement facturées séparément aux consommateurs, mais peuvent être intégrées aux prix de vente ou répercutées lors de la livraison. Un changement susceptible de peser sur l’attractivité des produits à très bas prix, qui constituent une part importante de l’offre des plateformes concernées.

La taxation européenne redistribue les flux logistiques

L’instauration de ces nouvelles mesures marque également une évolution dans la réponse apportée à l’afflux de marchandises extra-européennes. En 2025, 6 milliards d’articles issus du commerce électronique ont été importés dans l’Union européenne, soit trois fois plus qu’en 2022, selon les chiffres communiqués par le gouvernement. La France avait ouvert la voie le 1er mars 2026 avec une taxe nationale de 2 euros sur les petits colis. Mais certains opérateurs avaient rapidement adapté leurs circuits logistiques en déplaçant leurs opérations de dédouanement vers d’autres États membres, avant d’acheminer les marchandises vers les consommateurs français.

L’entrée en vigueur du droit de douane européen de 3 euros, le 1er juillet, a changé la donne. D’après Bercy, les flux de dédouanement en France ont augmenté de 241 % entre juin et août 2026, traduisant un retour d’opérations auparavant réalisées dans d’autres pays européens. Cette hausse ne signifie pas pour autant que les importations ont augmenté dans les mêmes proportions. Elle témoigne surtout d’une réorganisation des circuits douaniers, après les stratégies de contournement observées au printemps. En parallèle, Bercy a fait état, lors d’un point presse le 28 octobre, d’une diminution de 48 % des montants de TVA déclarés sur les petits colis entre juin et août. Un indicateur encore provisoire, qui suggère un recul des flux en valeur, sans constituer à lui seul un décompte des colis importés.

Produits non conformes : les contrôles révèlent l’ampleur des risques

Au-delà de la concurrence économique, le gouvernement entend renforcer la surveillance des marchandises commercialisées sur les plateformes extra-européennes. Entre le 23 mars et le 23 mai 2026, une opération nationale menée par la Douane sur 26 637 colis a révélé 69 % de produits non conformes parmi ceux contrôlés. De son côté, la DGCCRF a constaté, sur près de 600 produits analysés, un taux de non-conformité de 75 %, dont 46 % présentaient un danger pour les consommateurs.

Ces résultats, issus d’opérations de contrôle ciblées, ne peuvent être extrapolés à l’ensemble des produits vendus sur les plateformes. Ils illustrent néanmoins les difficultés rencontrées par les autorités pour faire respecter les normes européennes face à la multiplication des importations. Selon le gouvernement, les sanctions infligées en France et dans l’Union européenne aux principales plateformes, notamment Shein, Temu et AliExpress, représentent plus d’un milliard d’euros sur un an. Les nouveaux frais de traitement doivent contribuer au financement des contrôles douaniers. Depuis le 1er novembre, un identifiant produit est également devenu obligatoire dans les déclarations douanières concernées, afin d’améliorer la traçabilité des marchandises et de faciliter l’identification des produits non conformes.

Un rééquilibrage concurrentiel encore à confirmer

Pour les enseignes françaises et européennes, ces mesures répondent à une problématique de concurrence ancienne. Les plateformes extra-européennes ont développé leur activité sur un modèle associant prix très bas, volumes importants et expéditions directes aux consommateurs, bénéficiant jusqu’à récemment de la franchise de droits de douane sur les envois de faible valeur. La généralisation des droits de douane et le renforcement des contrôles visent à réduire cet avantage économique. Mais leurs effets sur les stratégies commerciales des plateformes restent à mesurer. Celles-ci peuvent notamment absorber une partie des nouvelles charges, les répercuter sur leurs clients ou adapter leurs circuits d’approvisionnement et de distribution. La localisation des stocks constitue également un enjeu : les marchandises déjà présentes dans l’Union européenne au moment de la vente ne sont pas soumises au même dispositif que les achats expédiés directement depuis un pays tiers.

Surtout, le recul de Shein, Temu et AliExpress ne signifie pas automatiquement un report des dépenses vers les enseignes traditionnelles. Aucun chiffre présenté par le gouvernement ne permet encore de mesurer un éventuel transfert de chiffre d’affaires au bénéfice des retailers français.