Alerte sur le marché de l’emploi supply chain : derrière un volume d’offres encore élevé, les fragilités humaines se multiplient. Malgré plus de 27 000 offres publiées en 2025, le marché de l’emploi supply chain n’affiche plus la dynamique observée à la sortie de la crise sanitaire. L’étude menée par France Supply Chain et Michael Page met en évidence un changement de nature de la tension : celle-ci repose désormais moins sur le volume de recrutements que sur la capacité des entreprises à sécuriser durablement les compétences.
Responsable du recrutement des cadres achats et supply chain chez Michael Page, cabinet de conseil en recrutement spécialisé, Diane Boustany invite à relativiser les chiffres : « On avait mené la même étude il y a un peu plus de deux ans et on affichait plutôt 39 000 offres publiquées. Aujourd’hui, il y a une baisse significative, même si on reste sur des niveaux qui sont honorables dans un contexte de marché extrêmement compliqué. »
Ce constat est partagé côté industriel. Chez Renault, Loïc Lassagne, directeur des ressources humaines de la supply chain du groupe, observe un changement de cycle : « Le marché est aujourd’hui plus contraint qu’il ne l’a été il y a trois ou quatre ans. Nous observons aussi une baisse des taux de démission par rapport à la sortie du Covid. » Une évolution qui allonge les processus de recrutement et renforce la sélectivité, dans un contexte d’arbitrages budgétaires permanents. Diane Boustany le souligne : « Les personnes vont rester en recherche active pendant un moment et vont être beaucoup plus exigeantes face aux postes qu’on peut leur proposer. Elles ne vont pas partir pour n’importe quel poste. »
Le vrai sujet n’est pas de trouver des spécialistes de la data, mais de faire monter en compétences les personnes qui vont l’utiliser dans les métiers de la supply chain.
Compétences et attractivité : le point de bascule
Cette transformation du marché de l’emploi se lit surtout dans l’évolution des compétences attendues. La montée en puissance de la data et des outils d’aide à la décision modifie les métiers de la supply chain, sans en bouleverser les fondamentaux. Loïc Lassagne insiste sur ce glissement : « Le vrai sujet n’est pas de trouver des spécialistes de la data, mais de faire monter en compétences les personnes qui vont l’utiliser dans les métiers de la supply chain. » Pour les entreprises, l’enjeu devient clairement celui de l’attractivité des parcours et de la capacité à accompagner les transformations dans la durée.
La tension sur les compétences renvoie également à la question des viviers. L’étude souligne que 40 % des plus de 60 ans sont aujourd’hui sans emploi, malgré un vieillissement démographique marqué, révélant des ruptures de parcours encore peu anticipées par les entreprises. Elle met également en évidence des freins persistants sur les sujets d’inclusion, notamment autour du handicap, encore largement sous-déclaré dans la filière, alors même que les besoins d’aménagements restent souvent limités.
Les femmes ont tendance à attendre de cocher toutes les cases avant de demander une augmentation ou un poste, là où les hommes vont plus facilement se positionner.
Rémunérations et trajectoires : des progrès sous contraintes
La question des rémunérations demeure un révélateur de cette tension persistante. Selon l’étude, un cadre sur deux a été augmenté en 2024, pour une hausse moyenne de 4,2 %, supérieure à l’inflation. Mais cette dynamique masque encore des déséquilibres structurels, notamment entre les femmes et les hommes. L’étude fait apparaître un écart de six points dans l’accès aux augmentations. Diane Boustany l’explique ainsi : « Les femmes ont tendance à attendre de cocher toutes les cases avant de demander une augmentation ou un poste, là où les hommes vont plus facilement se positionner. »
Au-delà de la question salariale, l’étude met en lumière une féminisation progressive des métiers de la supply chain, avec des écarts marqués selon les fonctions et les niveaux d’expérience. Chez Renault, Loïc Lassagne rappelle que la supply chain du groupe compte environ 35 % de femmes, un taux nettement supérieur à celui observé dans d’autres métiers techniques, tout en soulignant un plafond persistant : « Le vrai sujet aujourd’hui reste l’accès aux plus hauts niveaux de responsabilité. »
Au-delà des constats, les fragilités humaines confirment l’entrée du marché de l’emploi supply chain dans une phase de maturité, toujours sous tension, où la gestion des compétences devient stratégique. Car sans talents, la supply chain n’est plus seulement sous pression : elle devient vulnérable.