IA & Learning : accélérateur de transformation ou appauvrissement des compétences ?

Lors d'un atelier-débat réunissant des Mathieu Brugiere d'Edenred, Léva IRANDOUST DUPIN de Daher, Ahmed Kabeche d'Orange et Charlotte Vandenberghe de Beedeez , une question s'est imposée : l'IA tient-elle vraiment ses promesses en matière de formation ? Entre personnalisation des parcours, vigilance sur les compétences cognitives et redéfinition profonde du rôle des équipes L&D, les échanges ont dessiné un panorama nuancé et enthousiaste... mais lucide.
Stéphane Genty
Atelier-débat sur le learning lors des HR & Learning Days de Juin 2026

Lors d'un atelier-débat réunissant des Mathieu Brugiere d'Edenred, Léva IRANDOUST DUPIN de Daher, Ahmed Kabeche d'Orange et Charlotte Vandenberghe de Beedeez , une question s'est imposée : l'IA tient-elle vraiment ses promesses en matière de formation ? Entre personnalisation des parcours, vigilance sur les compétences cognitives et redéfinition profonde du rôle des équipes L&D, les échanges ont dessiné un panorama nuancé et enthousiaste... mais lucide.

1. Personnalisation des parcours : progrès réel ou illusion d'efficacité ?

Ce qu'il faut retenir :

  • L'IA permet d'industrialiser la personnalisation, jusqu'ici réservée à quelques parcours stratégiques.
  • Elle agit sur le timing, le volume et la profondeur de la formation mais ne remplace pas le projet pédagogique.
  • L'investissement en ingénierie amont reste incontournable : l'IA adapte les paramètres, pas les objectifs.

La personnalisation à grande échelle, longtemps considérée comme un idéal pédagogique inaccessible, devient une réalité opérationnelle grâce à l'IA. Mais cette promesse ne s'affranchit pas de la rigueur méthodologique.

« Ce que permet l'IA, c'est d'industrialiser la personnalisation. On l'a testé sur des techniciens qui installent la fibre : rien qu'avec un jeu de quiz de positionnement, on adapte la montée en compétences. On n'a plus le syndrome de l'expert qui s'ennuie ou du débutant qui décroche. »

« L'IA, c'est un peu comme Waze : elle te propose le chemin le plus fluide en fonction des bouchons. Mais c'est à toi de lui dire où tu veux aller. Elle adapte les paramètres, elle n'adapte pas le projet pédagogique. »

« Avant de voir comment l'IA s'insère dans nos parcours, il faut déjà savoir ce qu'on cherche à apprendre. Qu'est-ce qu'on veut atteindre ? C'est ça le prérequis. Sans cette intention, on ne sait rien faire avec l'IA. »

2. IA et profondeur cognitive : accélérateur ou appauvrissement des compétences ?

Ce qu'il faut retenir :

  • Le risque de « copier-coller sans relecture » est réel, mais le recul manque encore pour en mesurer l'impact.
  • L'IA génère une effervescence intellectuelle collective dans les organisations : tout le monde réapprend son métier.
  • Le gain de productivité doit être réorienté — plus d'accompagnement terrain, moins de production de modules standardisés.

La question de l'appauvrissement cognitif divise. Si certains pointent des risques concrets, d'autres voient dans l'IA un catalyseur d'apprentissage collectif sans précédent.

« Le vrai risque, c'est la facilité du copier-coller et la non-relecture. Les gens ont un niveau de confiance très élevé dans ce que produit l'IA, ce qui peut générer un manque d'esprit critique. On voit ça même dans des mails ou des comptes rendus de réunion. »

« En même temps, je trouve que l'IA a remis un élan incroyable dans la notion d'entreprise apprenante. Tout le monde est en train de réapprendre son métier. En termes d'effervescence intellectuelle, c'est très positif. »

« Ça oblige à se rapprocher encore plus du terrain et à objectiver ce qu'on cherche à apprendre. C'est une opportunité. Si on ne se pose pas ces questions, on ne sait rien faire avec l'IA. Et ça force les équipes learning à repenser ce qu'est vraiment leur rôle.

3. Quel nouveau rôle pour les directions Learning ?

Ce qu'il faut retenir :

  • Les directions L&D passent de producteurs de contenu à orchestrateurs de l'expérience apprenante.
  • De fournisseurs, elles deviennent partenaires business — et bientôt anticipateurs des compétences de demain.
  • Celles qui n'évoluent pas risquent d'être contournées par les métiers eux-mêmes, qui auront aussi accès à l'IA.

La question du rôle des équipes L&D dans dix ans a cristallisé les convictions les plus fortes de la table ronde. Trois mutations majeures se dessinent.

« Dans les années à venir, la direction L&D va passer de producteur de contenu à orchestrateur d'une expérience. Elle ne fabriquera plus tout, mais elle sera garante de l'expérience globale que va vivre le salarié. Elle passera aussi de fournisseur à vraiment business partner, et de gestionnaire de salle de formation à expérimentateur — avec des POC, des tests, beaucoup plus de créativité. »

« Le learning va devenir un vrai sujet d'anticipation. On va travailler beaucoup plus sur les compétences de demain. Si vous faites de la GEPP en ce moment et que vous projetez vos métiers dans l'IA de demain, sachant que vous ne connaissez pas encore les outils ni comment ils vont évoluer — là, le learning devient une vraie capacité à se projeter. »

« Il va y avoir une scission entre deux mondes : ceux qui n'auront pas évolué et qui risquent d'être bypassés par les métiers eux-mêmes, qui auront eux aussi accès à l'IA. Et ceux qui auront pris le sujet à bras le corps, lié leur action à la data, au business, à la création de valeur — ceux-là tireront leur épingle du jeu. »

En résumé

En définitive, l'IA dans le learning n'est ni une solution miracle ni une menace fatale, c'est un révélateur. Elle amplifie ce qui est bien construit et expose ce qui ne l'est pas.

  • L'IA est un accélérateur de personnalisation, mais elle exige un travail pédagogique amont solide : référentiels, gestes métiers, objectifs clairs.
  • Le risque d'appauvrissement cognitif existe, mais la vraie opportunité est de réorienter les gains de productivité vers plus d'accompagnement humain et terrain.
  • Les directions Learning qui survivront sont celles qui se repositionnent comme partenaires stratégiques, anticipateurs des compétences futures — et non comme simples producteurs de modules.