
Le thème de l’Université d’Eté de la Cybersécurité et du Cloud de confiance (UECC) 2026 était explicite : « Réarmement numérique : l’Europe est-elle prête à conquérir sa souveraineté ? » Au cœur de cette édition organisée à Station F le 10 septembre 2026 par l’association Hexatrust, en effet, il y avait la maîtrise des dépendances IT, notamment vis-à-vis des acteurs américains. Cette maîtrise doit être à la fois financière et géopolitique. Et, au premier chef, l’achat public a été vu comme un levier essentiel pour renforcer les acteurs nationaux. Mais, malgré un lieu largement dédié à la cybersécurité, personne n’a prononcé le gros mot : « NIS2 ». La transcription de la directive semble donc toujours aux abonnés absents.
Dans son discours d’ouverture, Jean-Noël de Galzain, président d’Hexatrust, a cité une star de l’informatique de confiance, qui réunit la confiance des investisseurs, la mobilisation étatique et la séduction de clients : Mistral.ai. Mais, citant le ministre de l’économie Roland Lescure, Jean-Noël de Galzain a aussitôt modéré l’enthousiasme : « si l’IA se limite à Mistral, nous sommes fichus ». L’écosystème est bien présent en France mais beaucoup doutent de sa pertinence et de sa pérennité. Or, ce qui assure la survie d’une entreprise, c’est bien le carnet de commandes ! « Les champions du numérique sont le plus souvent américains mais, quand ils entrent au Nasdaq, 40 à 70 % de leurs ventes correspondent à des achats publics » a ainsi noté Jean-Noël de Galzain. Il a ajouté : « les 165 membres d’Hexatrust sont prêts à répondre aux défis pour reprendre en main notre résilience ».
Un Pacte pour la commande publique
« Etre souverain, ce n’est pas se couper du monde mais connaître nos dépendances et les réduire » a, pour sa part, affirmé Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’IA et au numérique. La stratégie « make-or-buy » de l’État a été « clarifiée » avec la nomination de Walter Arnaud à la tête de la DINUM, celle-ci devant évoluer en Ariane au 1er janvier 2027. Cette « clarification » redonne en fait la priorité à l’achat public de prestations ou de produits à des acteurs privés français au lieu du fait maison au sein de la DINUM. Anne Le Hénanff a expliqué : « l’État ne peut pas réussir seul, il a besoin du privé, ce qui est évident dans d’autres pays ».
A l’issue d’un dialogue de dix-huit mois, le gouvernement a donc signé avec les acteurs de la filière un « Pacte Numérique et IA ». Concrètement, sur la scène de l’UECC, David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, et Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, ont apposé leurs signatures aux côtés de celles du Comité Stratégique de Filière Logiciels et Solutions Numériques de Confiance, de Numeum et d’Hexatrust. Ce pacte vise à établir un dialogue permanent pour une durée initiale de trois ans, renouvelable. Sous le pilotage de la DINUM/Ariane, des comités de travail permettront ainsi de mettre la commande publique au service de la filière. Cependant, il ne s’agit nullement, a insisté le gouvernement, de favoriser des acteurs participants à ces comités au moment des appels d’offres qui resteront ouverts. On peut malgré tout penser que cette participation pourrait donner un temps d’avance et une certaine influence sur les cahiers des charges. « Ces groupes pourront être ajustés ou interrompus en fonction de leur pertinence et de leurs résultats, sous la supervision de la DINUM » précise le gouvernement.
Une vision industrielle
Trois objectifs sont affichés pour cette démarche. Tout d’abord, « identifier les besoins prioritaires de l’État en matière de numérique et d’IA ». Ensuite, le Comité Stratégique de Filière Logiciels et Solutions Numériques de Confiance, Hexatrust et Numeum seront invités à aider à faire émerger des solutions françaises et européennes pour répondre aux dits besoins. Enfin, il s’agira de « contribuer à renforcer les capacités industrielles nécessaires à la souveraineté numérique, et créer une véritable Base Industrielle et Technologique du Numérique sur le modèle de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). »
Le gouvernement a indiqué que « les premiers groupes de travail porteront sur les suites bureautiques collaboratives pour les administrations, les tests d'intrusion par IA et les logiciels pour sécuriser les infrastructures critiques. » Mais l’État ne veut pas de solutions au rabais sous le prétexte qu’elles seraient nationales. « L’État a besoin de solutions à l’état de l’art car, si on arbitre entre performance et souveraineté, on n’obtient aucun des deux » a martelé Anne Le Hénanff. En particulier, l’absence de performance entraîne la création d’une shadow IT. Anne Le Hénanff a ainsi averti les futurs partenaires de la DINUM/Ariane : « l’État est un client exigeant ». Mais la ministre a ajouté une promesse : celle du passage à l’échelle. Il est en effet fréquent de multiplier des expérimentations faciles à valoriser médiatiquement qui ne débouchent sur rien.
Défendre la crédibilité française et européenne
Cédric Mermilliod, co-DG d’Oodrive, s’est ensuite offusqué : « les éditeurs américains prétendent souvent auprès des clients qu’ils sont évidemment meilleurs mais pas beaucoup d’entre eux seraient capables de répondre aux critères du SecNumCloud. Dès que l’on fixe des critères de performance, les produits européens repassent devant ». Cependant, les acteurs américains bénéficient d’un déploiement à une échelle beaucoup plus importante, ce qui a évidemment un impact sur les coûts.
Le Ministère des Armées a longtemps été critiqué pour son « open-bar Microsoft », expression qui a toujours exaspéré les responsables informatiques ministériels. Mais le Général Erwan Rolland, Commissaire au Numérique de Défense, a profité de son passage sur la scène de l’UECC pour annoncer une quasi-sortie de Microsoft sous trois ans. Deux points noirs subsisteront : la gestion des identités et la nécessité de conserver une interopérabilité avec l’OTAN.