
Laurent Schatz, directeur supply chain et achats des Laboratoires Expanscience
En tant que membre du consortium TRASCE, vous en êtes un des porte-paroles. Racontez-nous sa naissance il y a trois ans. Quelle était l’ambition, quel était le besoin ?
L’intention était claire : renforcer la traçabilité et la résilience de nos chaînes d’approvisionnement. En effet, de plus en plus d’entreprises de la filière cosmétique, et de nombreux autres secteurs d’ailleurs, s’emparent du sujet de la double matérialité. Elles cherchent à comprendre les risques qui pèsent sur leur activité, mais aussi ceux qu’elles font peser sur leurs écosystèmes, l’environnement ou les populations. Or, les chaînes d’approvisionnement figurent au premier plan de ces problématiques. Dès sa création, le consortium a donc cherché à déterminer d’où provenaient les matières premières utilisées en cosmétique et quels leviers permettraient de réduire les impacts sur l’environnement comme sur les entreprises.
Le consortium a été fondé par 15 entreprises à l’origine, nous sommes désormais 18. Parmi nous, il y a des grandes multinationales mais aussi de petites entreprises et nous partageons tous les mêmes objectifs de durabilité et de résilience.
Nous avons décidé rapidement d’investir et de nous équiper de la plateforme de traçabilité Transparency-One
Quels moyens avez-vous mis en œuvre pour cartographier vos chaînes d’approvisionnement ?
Nous avons décidé rapidement d’investir et de nous équiper de la plateforme de traçabilité Transparency-One. Celle-ci nous permet de déclarer nos chaînes d’approvisionnement et d’embarquer nos fournisseurs de rangs 2 et 3, voire beaucoup plus loin puisque, dans certains cas, nous sommes remontés jusqu’au rang 8 ! La plateforme nous donne ainsi une visibilité intéressante. C’est très important car nous avons besoin de bien comprendre les filières d’approvisionnement pour être en capacité de remédier aux risques.
Aujourd’hui, trois ans après la création du consortium donc, plus de 3 700 fournisseurs sont présents sur la plateforme et 1 350 ont partagé les données relatives à leur chaîne d’approvisionnement. Le travail porte sur une douzaine de filières identifiées comme prioritaires au sens large.
Pourquoi mener cette démarche en consortium plutôt qu’individuellement ?
Les membres n’ont pas tous les mêmes moyens. L’intérêt consiste précisément à mutualiser les ressources au bénéfice de l’ensemble d’un secteur. Certaines entreprises apportent des moyens financiers, d’autres des ressources humaines ou des idées. Il s’agit véritablement d’une approche sectorielle.
Même les multinationales, avec davantage de moyens, ont intérêt à cette mutualisation. Nous avons, par exemple, beaucoup travaillé sur les certifications appliquées à des filières prioritaires, notamment le bois et l’huile de coco. Si un donneur d’ordres utilise une certification, un deuxième une autre et un troisième encore une autre certification, leurs fournisseurs parfois communs doivent répondre à des exigences multiples, ce qui fait peser sur leurs épaules des contraintes très lourdes. Le consortium veut homogénéiser et alléger la charge normative supportée par la chaîne d’approvisionnement. Cet avantage bénéficie donc finalement à tout le monde, y compris aux plus grands groupes.
Un cabinet d’avocats accompagne le consortium toute l’année afin de s’assurer qu’aucune entorse aux règles de la concurrence ne puisse se produire. C’est fondamental
Le partage d’informations ne risque-t-il pas de réduire l’avantage compétitif ou différenciant, lié aux chaînes d’approvisionnement, de certains membres du consortium ?
Le consortium n’a absolument aucun objectif commercial. Afin de respecter le droit de la concurrence et toutes les règles applicables, une barrière étanche a été instaurée autour de ces questions. Les prix, les volumes, les conditions d’approvisionnement et les autres informations commerciales ne sont évidemment pas traités dans le consortium. La plateforme est elle aussi totalement cloisonnée. Mon entreprise, par exemple, ne peut pas savoir avec quels fournisseurs travaillent les autres membres. C’est interdit, contrôlé et vérifié : un cabinet d’avocats accompagne le consortium toute l’année afin de s’assurer qu’aucune entorse aux règles de la concurrence ne puisse se produire. C’est fondamental.
Comment avez-vous choisi les 12 filières sur lesquelles vous avez décidé de concentrer vos efforts pour le moment ?
Nous avons constaté que les principaux risques et impacts (émissions carbone, biodiversité et enjeux sociaux notamment) se concentraient sur certaines matières premières. C’est pourquoi nous avons choisi de commencer par celles-ci. Cela représente effectivement 12 filières. Nous élargirons progressivement à d’autres filières.
Les plans de remédiation et l’intégration de nouvelles filières demandent beaucoup de temps, de ressources et de partenariats avec des ONG, des experts et des organismes certificateurs
Quelle est votre méthode de travail ?
Nous commençons par la traçabilité. Lorsque nous atteignons un niveau de traçabilité satisfaisant sur une filière présentant des impacts importants, nous lançons des ateliers de remédiation. Nous analysons alors les résultats en détail et commençons à bâtir des plans d’action. C’est ce que nous avons fait sur le bois et la noix de coco. Parmi les autres filières prioritaires figurent, par exemple, le plastique recyclé, le soja et le titane, sur lequel nous allons bientôt travailler. Nous traiterons probablement une à deux filières supplémentaires par an. Nous devons en effet être raisonnables, les plans de remédiation et l’intégration de nouvelles filières demandent beaucoup de temps, de ressources et de partenariats avec des ONG, des experts et des organismes certificateurs. Nous préférons aller au bout de la démarche des filières sélectionnées plutôt que d’éparpiller nos forces.
Prenons la filière de l’huile de coco, où en êtes-vous ?
Deux démarches sont en cours. Nous avons d’abord décidé de définir une trajectoire de progrès afin de mesurer la part certifiée de l’huile de coco dans nos approvisionnements. L’objectif est de parvenir à des certifications communes, les plus pertinentes possibles évidemment.
Nous menons aussi des actions sur le terrain avec des partenaires reconnus du monde agricole afin d’améliorer les pratiques de production et réduire les risques sociaux et environnementaux. Grâce à la combinaison de ces deux démarches, nous souhaitons favoriser l’émergence d’une offre plus large d’ingrédients certifiés issus de la noix de coco.
Et sur le bois ?
La démarche est assez proche mais davantage centrée sur la certification. Le bois utilisé par les usines françaises provient très souvent de forêts françaises ou européennes. Les enjeux de transformation des pratiques sont donc moins importants que dans certaines filières lointaines.
Travaillez-vous également à l’harmonisation des audits fournisseurs ?
Oui, car chacun audite régulièrement ses fournisseurs : nous cherchons à savoir s’il serait possible d’adopter une méthode plus simple et plus homogène, qui nous permettrait de consacrer davantage de temps à d’autres sujets potentiellement plus prioritaires.
Envisagez-vous un mécanisme commun de remontée des alertes sur vos chaînes d’approvisionnement ?
Tout à fait, c’est aussi l’une de nos priorités. Les chaînes d’approvisionnement complexes, fragmentées et implantées dans des zones géographiques lointaines peuvent par exemple présenter des risques en matière de droit du travail. Lorsqu’un problème est observé par l’un d’entre nous, il faut déterminer le meilleur moyen de faire remonter l’alerte aux autres membres utilisant la même partie de cette chaîne d’approvisionnement.
Prenons l’exemple de l’huile de coco, produite dans certains pays d’Asie. Les agriculteurs travaillent pour plusieurs clients, avec beaucoup d’intermédiaires qui se succèdent dans la chaîne. Ces agriculteurs peuvent donc, au bout du compte, approvisionner de nombreuses entreprises sans savoir précisément pour lesquelles ils travaillent. Grâce à un dispositif commun, leur alerte pourrait remonter à l’échelle du consortium et être ensuite traitée.
Plus nous serons nombreux, mieux nous pourrons tracer les chaînes d’approvisionnement, peser et trouver des solutions de remédiation
Souhaitez-vous accueillir de nouveaux membres ?
Oui, nous sommes très ouverts à l’arrivée de nouvelles marques et de nouveaux fournisseurs car plus nous serons nombreux, mieux nous pourrons tracer les chaînes d’approvisionnement, peser et trouver des solutions de remédiation. Il faut garder en tête que la cosmétique représente environ 5 % des approvisionnements mondiaux en matières premières. Ce poids reste faible, même lorsque l’on considère la taille des grandes entreprises réunies dans le consortium. À titre de comparaison, l’agroalimentaire en représente entre 80 et 90 %… Donc évidemment, plus nous serons nombreux, plus notre capacité d’action et de communication nous permettra d’embarquer largement les ONG, les organismes spécialisés et les autres partenaires. Nous ne nous fixons aucune limite numérique, le consortium est ouvert par ses statuts à toutes celles et ceux qui souhaitent faire progresser ces sujets.
Au-delà des enjeux de responsabilité que vous avez évoqués, concrètement, quel avantage opérationnel y a-t-il à rejoindre le consortium pour vous, en tant que directeur supply et achats ?
Le consortium m’apporte énormément. Lorsque nous étudions collectivement les chaînes d’approvisionnement du bois, de la noix de coco ou d’autres matières, j’obtiens des informations qui me permettent d’identifier les filières répondant le mieux aux enjeux d’Expanscience. Si je devais chercher seul ces données, cela coûterait de l’argent, du temps et mobiliserait mes équipes. Et la relation fonctionne dans les deux sens : j’apporte mon expertise sur certains sujets. Le temps investi dans le consortium me fait donc avancer et prendre de l’avance dans mes propres missions.





