IT
Gouvernance
le 27 mars 2026
par Bertrand Lemaire

Hélène Rohaut-Marchal (France Travail) : « notre métier est d’accompagner les équipes sur la data »

L’activité de France Travail repose sur la mobilisation des données. Hélène Rohaut-Marchal, directrice data de France Travail, explique son approche.

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est France Travail ?

Comme l’a expliqué Franck Denié dans sa propre interview, les missions de France Travail consistent à assurer la sécurité financière des demandeurs d’emploi, leur accompagnement vers le retour à l’emploi et l’appui aux entreprises dans leurs besoins de recrutement. La direction générale est un établissement public, chaque direction régionale également, tout comme la DGA Tech.

Depuis la Loi pour le Plein Emploi, France Travail est au cœur du réseau pour l’emploi, réunissant les partenaires publics, associatifs et privés autour de l’emploi et l’insertion. Cette position d’architecte du SI partagé du réseau pour l’emploi induit de nombreux échanges de données.

Hélène Rohaut-Marchal est directrice data de France Travail.Hélène Rohaut-Marchal est directrice data de France Travail.

Comment est organisée la fonction data ?

La Direction Data que je dirige est placée au sein de la DGA Tech.

Il y a une équipe « Data Mesh » en charge de mettre en œuvre le principe de gestion des données décentralisée dans un cadre commun, en portant notamment la gouvernance des données, leur connaissance et l’élaboration d’un langage commun à l’ensemble du réseau pour l’emploi, le pilotage de la qualité, la protection des données et l’exposition à l’attention de tous ceux en ayant besoin.

La deuxième équipe, que nous nommons « Data Driven », appuie les métiers pour tirer un profit maximal des données. Il s’agit de repérer et de soutenir tous les usages des données au sein de France Travail comme de ses partenaires pour atteindre leurs objectifs.

Pour ce, les deux équipes s’appuient notamment sur un data catalogue déjà installé et que nous avons l’ambition de faire évoluer vers une véritable « marketplace » de la data pour soutenir les initiatives de l’ensemble des métiers.

Par exemple, nous appuyons France Travail Pro pour exploiter des données existantes mais difficiles d’accès pour identifier les candidats les plus pertinents face à une offre. Autre illustration, plus de soixante-dix équipes utilisent le référentiel des codes NAF : il faut que tout ce monde soit coordonné à chaque fois qu’il y a un changement sur ce référentiel. Mais notre métier est d’accompagner les équipes sur la data, pas de faire à leur place.

Au sein de la Direction Data IA, Sylvain Poirier est mon homologue en charge de l’IA. Les équipes Data et IA ont des histoires contrastées : France Travail s’est beaucoup impliqué sur l’IA de manière centralisée (ce que la Cour des Comptes a salué), et à l’inverse avait une gestion des données très décentralisée.

La création d’une Direction Data au sein de la DGA Tech s’est imposée au regard du besoin de maîtrise et de cohérence des données du SI partagé et interopéré du Réseau pour l’emploi (principe du « dites-le nous une fois »), du besoin de données de confiance pour l’IA et la transformation à l’échelle de France Travail.

Quel est le rôle de la data chez France Travail ?

Nous devons personnaliser au mieux nos relations avec les usagers comme avec les entreprises. Selon la Loi pour le Plein Emploi, désormais, nous accompagnons tous les chercheurs d’emploi, au-delà des personnes indemnisées par France Travail. Nous devons donc savoir personnaliser la relation avec plus de six millions de personnes, dont une grande partie n’a pas de CV.

L’accompagnement des transitions professionnelles est un enjeu majeur : 57% des chercheurs d’emploi retrouvent un emploi dans un autre métier.

Nous accompagnons donc la formation d’un million de personnes par an, y compris pour des formations de plusieurs mois, toujours avec en vue un emploi à brève échéance. Ainsi, les préparations opérationnelles à l’emploi fondées sur un contrat entre l’apprenant, l’organisme de formation, l’entreprise qui a fait la demande et France Travail se développent fortement. Accompagner ces transitions impose un recours intense à la data pour cibler auprès de chacun les bonnes propositions. Notre efficience est également évidemment un enjeu central, au vu du contexte des finances publiques. Enfin, la conformité réglementaire et la sécurité se renforcent très fortement et sont tout à fait essentielles, a fortiori dans le contexte du réseau pour l’emploi, même s’il y a eu des incidents début 2024.

Quelles données traitez-vous dans le cadre de vos missions ?

Côté demandeurs d’emploi, nous avons bien sûr des données d’identité, de CV et de compétences, de métiers recherchés, de contraintes personnelles impactant le retour à l’emploi (mobilité…) et de revenus. Concernant les entreprises, nous avons également des données d’identité, de politique RH, de besoins de recrutement, d’actualités… Enfin, côté partenaires, nous devons suivre des données d’identité, d’offre de services, de territoire couvert... Au total, nous avons une compréhension très riche des enjeux locaux dans chaque bassin d’emploi local.

Vous comprenez bien que la qualité et la fraîcheur des données sont essentielles. Typiquement, « je suis à la recherche d’un temps plein dans telle zone et tel métier » n’appelle pas la même réponse que « je suis en intérim actuellement en temps plein, puis en temps partiel dans une semaine et je cherche un complément au temps partiel et un nouveau poste pour après ».

De quels outils disposez-vous ?

Notre plateforme data/IA est actuellement basée sur Cloudera et Netezza, et nous sommes en train de migrer vers une modern data stack qui regroupera ces univers lac de données et décisionnel. Son hébergement est essentiellement sur notre propre infrastructure. Cependant, notre plateforme est déjà hybridée pour permettre l’accès à des outils du marché, typiquement certains LLM. Accélérer l’hybridation va permettre d’accueillir efficacement les innovations de nos partenaires demain.

Bien entendu, nous disposons d’outils de catalogage et de suivi de la qualité, qui ont vocation à être le socle de notre future data marketplace.

Côté IA, mon focus est d’assurer une excellente maitrise des données pour soutenir des IA efficaces et responsables : l’IA nous sert donc à échanger avec les usagers de manière naturelle pour les guider et à appuyer les conseillers au quotidien pour qu’ils consacrent un maximum de temps aux relations humaines en confiant des tâches à l’IA (par exemple une synthèse documentaire). Au coeur de notre mission, l’IA contribue à « matcher » les besoins de recrutement et les besoins d’emplois. Enfin, nous comptons nous en servir de plus en plus pour faire évoluer notre SI, et pour le décryptage du marché du travail aux échelons national et territorial.

Quand l’IA nous fait gagner du temps, c’est du gain d’argent public mais pas seulement : accélérer le retour à l’emploi, c’est aussi contribuer directement à la croissance des entreprises françaises et à la dignité de chacun. Et ça, c’est une formidable motivation pour toute l’équipe !

Quels sont vos perspectives et défis ?

Nous avons de nombreux défis autour de la data.

Tout d’abord, nous avons un patrimoine de données très riche. Mais nous nous devons de le rendre visible, accessible, autrement dit « cette donnée existe, voilà ses caractéristiques et comment y accéder », tout en étant rigoureux sur sa protection. Accélérer sur les services fondés sur des usages innovants et responsables des données est aussi un point essentiel pour soutenir la forte transformation de France Travail.

Relever ces deux défis est au coeur du travail de mes équipes. Bien évidemment, le point commun sous-jacent reste la qualité des données (fraîcheur, exactitude, exhaustivité) malgré leur volatilité.

Article revu par l’interviewée.

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