Achats
Direction HA
le 26 août 2026
par Stéphanie Gallo Triouleyre

ATM Croix-du-Sud : « Il a fallu construire toute la fonction et constituer le panel fournisseurs en moins d’un an »

Pierre Ayrem est le directeur des achats d’ATM Croix du Sud créée il y a un an pour opérer le réseau de bus de la délégation de service public Croix du Sud dans les Hauts-de-Seine. Il s’agit d’une filiale de l’entreprise publique italienne ATM. Celle-ci veut désormais se déployer en France. En quelques mois, son directeur des achats a dû construire sa feuille de route en partant d’une page presque blanche. Interview.

Quelques mots de présentation sur votre parcours et sur ATM ?

Je travaille dans les achats depuis douze ans. J'ai passé six ans chez Carrefour en Chine, au sein de la branche sourcing internationale, où je gérais une vingtaine de catégories de produits pour différents marchés, notamment le Moyen-Orient et l'Amérique latine. De retour en France, j'ai intégré Sia Partners avant de rejoindre ISS, devenu depuis Onet, où j'étais responsable des achats liés aux activités de propreté.

Depuis mars 2025, je suis donc directeur des achats d'ATM France, une appellation que nous utilisons par simplicité. Juridiquement, l'entité s'appelle aujourd'hui en réalité ATM Croix du Sud, créée spécifiquement pour l'exploitation de la délégation des services publics des réseaux de bus Croix du Sud dans les Hauts-de-Seine. Si le groupe remporte d'autres contrats, comme nous l’espérons, une structure de tête sera créée pour regrouper les différentes entités.

ATM est une entreprise publique italienne centenaire, détenue majoritairement par la Ville de Milan. Elle compte plus de 10 000 collaborateurs et exploite différents modes de transport : métro, bus, tramway et vélos en libre-service. Historiquement implanté en Lombardie, le groupe poursuit aujourd'hui une stratégie de déploiement international. Il exploite déjà plusieurs réseaux, notamment en Grèce et au Danemark, et poursuit son développement en répondant à des appels d'offres dans différents pays. Dont la France donc.

Ici en France, ATM emploie aujourd'hui entre 700 et 800 collaborateurs, essentiellement des conducteurs. Une grande majorité des salariés de l'ancien opérateur de la DSP Croix-du-Sud ont rejoint la nouvelle structure lors du changement d'exploitant.

Le réseau représente plus de 200 bus répartis sur 18 lignes, avec une amplitude d'exploitation très large

En quoi consiste exactement cette DSP Croix du Sud remportée par ATM ?

Île-de-France Mobilités a découpé son réseau de bus en plusieurs délégations de service public. Nous exploitons la DSP n°40, baptisée « Croix du Sud » donc et qui couvre le sud des Hauts-de-Seine.

La délégation de services publics d'ATM France comprend pour l'instant 200 bus répartis sur 18 lignes.

Le réseau représente plus de 200 bus répartis sur 18 lignes, avec une amplitude d'exploitation très large. Il s'agit d'une DSP importante, avec un trafic élevé et une forte présence sur le terrain. Cette attribution, en 2025, a donc marqué une étape importante pour ATM en France. Nous avions déjà répondu à plusieurs appels d'offres auparavant, mais celui-ci a constitué le premier succès sur le marché francilien. Notre ambition est désormais de poursuivre ce développement tout en démontrant notre capacité à exploiter un réseau de transport dans la durée.

Donc lorsque vous êtes arrivés en mars 2025, tout était donc à construire en France... Quels étaient vos principaux enjeux ?

Effectivement, nous sommes partis d'une feuille blanche. Lorsque j'ai rejoint ATM, j'étais le cinquième salarié de l'entreprise et le seul représentant de la fonction achats… Il n'existait ni organisation achats, ni contrats, ni panel fournisseurs ! Tout était à créer, en un an, avant le démarrage de l'exploitation fixé au 1er mars 2026.

Il a fallu définir rapidement les méthodes de travail, choisir les outils, préparer les modèles contractuels, identifier les fournisseurs et déterminer les synergies possibles avec la maison mère italienne. L'objectif était simple : être totalement opérationnels dès le premier jour d'exploitation afin d'assurer une continuité de service sans rupture.

Très rapidement, nous nous sommes retrouvés avec près de 200 thématiques d'achats à traiter en moins de 200 jours ouvrés

La tâche semble abyssale, comment avez-vous défini vos priorités ?

Dès mon arrivée, les équipes opérationnelles m'ont transmis une liste des besoins indispensables au fonctionnement de l'entreprise. Très rapidement, nous nous sommes retrouvés avec près de 200 thématiques d'achats à traiter en moins de 200 jours ouvrés.

Il était évident qu'il serait impossible de lancer autant de procédures complètes dans un délai aussi court. Nous avons donc hiérarchisé les priorités et arbitré selon les enjeux opérationnels.

Ma priorité n'était pas de réaliser des économies à tout prix mais de constituer un panel de fournisseurs capable de faire fonctionner le réseau dès le premier jour. Pour cela, il a fallu tirer sur plusieurs ficelles. Et notamment s’appuyer sur certains fournisseurs de la RATP, le précédent exploitant de ce réseau.

Comment avez-vous mené cela ? C’est un point sans doute délicat dans la passation entre deux exploitants dont un des deux vient de se voir déposséder de son marché…

Lors de la transition entre opérateurs, une relation tripartite s'installe normalement entre Île-de-France Mobilités, l'opérateur sortant et l'opérateur entrant. En revanche, il est vrai que la transmission du panel fournisseurs n’est pas prévue automatiquement. Nous avons beaucoup insisté sur ce point car il était essentiel pour assurer la continuité de l'exploitation. L'objectif n'était pas de remplacer systématiquement les prestataires, mais au contraire de conserver, lorsque cela avait du sens, les partenaires qui donnaient satisfaction.

Cela nous a permis de maintenir temporairement une trentaine à une quarantaine de fournisseurs déjà présents, au travers de nouveaux contrats conclus avec ATM. Ces contrats avaient une durée de six mois à un an. Ils nous ont permis de sécuriser le démarrage de l'exploitation tout en nous laissant le temps de lancer ensuite des appels d'offres conformes aux règles de la commande publique auxquelles est soumise ATM.

L'objectif était de construire une relation équilibrée, pas forcément de faire des économies, avant de remettre l'ensemble de ces marchés en concurrence

Les fournisseurs ont joué le jeu de ces contrats court terme ?

Oui car ils savaient qu'ils auraient l'opportunité de poursuivre leur activité avec nous dans la durée, à condition de proposer des conditions économiques cohérentes. L'objectif était de construire une relation équilibrée, pas forcément de faire des économies, avant de remettre l'ensemble de ces marchés en concurrence.

Combien de fournisseurs compte aujourd'hui votre panel ?

Nous travaillons aujourd'hui avec environ 250 fournisseurs. Parmi eux, une soixantaine sont véritablement stratégiques et couvrent les principaux postes de dépenses de l'entreprise. Ce sont ces marchés qui ont fait l'objet des procédures les plus complètes, avec des cahiers des charges détaillés et des appels d'offres approfondis.

Quels sont aujourd'hui vos principaux postes d'achats ?

Nos achats se concentrent principalement autour de quatre grandes catégories. La première concerne la maintenance. Nous disposons d'une équipe intégrée d'une vingtaine de techniciens qui assurent une partie importante des opérations. Cela implique l'achat de nombreuses pièces détachées, d’outils, ainsi que le recours à des prestataires spécialisés lorsque certaines interventions doivent être sous-traitées. Le deuxième poste est l'énergie, avec l'approvisionnement en gaz, en carburant et en électricité. Ce sont des dépenses particulièrement importantes et très sensibles aux évolutions du contexte géopolitique. L'IT constitue également un poste majeur. Comme nous avons créé l'entreprise de zéro, il a fallu construire toute l'infrastructure informatique : ERP, cybersécurité, équipements, outils collaboratifs et l'ensemble des services numériques. Enfin, la sécurité représente un investissement conséquent. Elle comprend à la fois la surveillance des dépôts et les équipes présentes sur le réseau afin d'assurer la sécurité des voyageurs et des conducteurs.

Nous avons également accordé une attention particulière aux vêtements professionnels. Au-delà de l'image de l'entreprise, nous souhaitions proposer des équipements confortables et de qualité afin d'accompagner les équipes dès leur arrivée chez ATM.

À terme, notre volume annuel d'achats devrait se situer entre 20 et 30 millions d'euros

Que représente votre budget achats ?

À terme, notre volume annuel d'achats devrait se situer entre 20 et 30 millions d'euros. Cette estimation reste évolutive, notamment en fonction du coût de l'énergie.

Avez-vous pu mutualiser certains achats avec la maison mère italienne ?

Oui, mais de manière ciblée. Nous avons recherché des synergies sur les familles d'achats où cela avait du sens, notamment certaines pièces détachées, puisque nous travaillons avec les mêmes constructeurs de bus, ainsi que sur plusieurs briques informatiques comme notre environnement SAP.

En revanche, la majorité de nos achats restent très locaux. Les prestations de maintenance, de sécurité ou de services nécessitent des partenaires implantés à proximité de nos sites afin de garantir une forte réactivité opérationnelle.

Finalement combien d'appels d'offres avez-vous menés au cours de cette première année de pré-exploitation ?

Nous avons lancé environ 80 appels d'offres, certains soumis au Code de la commande publique, d'autres relevant de procédures privées lorsque les montants étaient inférieurs aux seuils réglementaires. Pour les achats les plus modestes, nous avons privilégié des consultations simplifiées avec une mise en concurrence rapide. Il n'était pas pertinent de produire des cahiers des charges très lourds sur des besoins ponctuels ou à faible enjeu. Au regard des délais dont nous disposions, mener près de 80 procédures structurées en une année représentait déjà un volume très important.

Justement, comment êtes-vous parvenu à conduire autant de projets en étant seul aux achats ?

Je dirais que la réussite de cette première année repose avant tout sur le travail collectif. J'ai pu m'appuyer sur deux ressources essentielles : les équipes italiennes et les experts métiers présents en France. ATM dispose d'une longue expérience des appels d'offres. Les équipes italiennes avaient déjà développé de nombreux modèles de cahiers des charges dont nous nous sommes inspirés. Cela nous a permis de gagner un temps précieux. En parallèle, les responsables métiers d’ATM France ont joué un rôle déterminant. Le directeur des systèmes d'information, les responsables maintenance ou sécurité maîtrisent parfaitement leurs domaines. Ils ont largement contribué à la rédaction des besoins techniques et aux échanges avec les fournisseurs.

Cette organisation très collaborative nous a permis d'avancer rapidement. Les décisions étaient prises de manière fluide, chacun partageant le même objectif : être prêts le 1er mars.

Le résultat est là. Dès le démarrage de l'exploitation, le réseau a fonctionné normalement, sans rupture de service. Les indicateurs de qualité suivis par Île-de-France Mobilités sont bons, ce qui confirme que cette préparation a porté ses fruits.

Une trentaine d'appels d'offres seront lancés progressivement afin de remplacer les contrats de transition conclus avec certains fournisseurs historiques

Quelles sont les prochaines étapes ? 

Une partie de mon travail consiste à présent à remettre en concurrence les contrats que nous avions volontairement sécurisés lors du démarrage de l'exploitation. Une trentaine d'appels d'offres seront lancés progressivement afin de remplacer les contrats de transition conclus avec certains fournisseurs historiques. En parallèle, nous entrons dans une phase plus classique de pilotage des achats : gestion de la relation fournisseurs, suivi des performances, évaluation des prestations et amélioration continue.

La RSE fait-elle partie de vos priorités ?

Absolument. C'est un sujet qui est intégré dès la phase d'appel d'offres. Nous avons engagé plusieurs démarches de certification, notamment autour des référentiels ISO et d'EcoVadis. Nous travaillons également sur le suivi de notre empreinte carbone, en particulier sur le Scope 3, qui concerne directement nos fournisseurs. Au-delà de l'évaluation des performances opérationnelles, nous souhaitons accompagner nos partenaires dans leurs propres progrès. Lors des revues fournisseurs, nous abordons systématiquement leurs engagements RSE et les perspectives d'amélioration. Nous avons besoin de mieux connaître l'origine des produits, leurs impacts environnementaux ou encore les possibilités de relocalisation de certaines chaînes d'approvisionnement. J’estime que les achats ont un rôle important à jouer pour entraîner tout un écosystème dans cette dynamique.

Vous participez également au développement d'ATM en France. Quel est votre rôle ?

Au-delà de l'exploitation de la DSP Croix du Sud, je travaille effectivement avec les équipes en charge du développement sur les futurs appels d'offres auxquels ATM souhaite répondre. Mon rôle consiste notamment à identifier les fournisseurs susceptibles d'intervenir sur ces futurs contrats, à réaliser les premiers travaux de sourcing et à obtenir des propositions chiffrées qui permettront d'établir les offres remises à Île-de-France Mobilités, territoire sur lequel nous concentrons pour l’heure nos efforts.

Évidemment, il ne s'agit que de négociations de principe. Si nous remportons le marché, les procédures d'achats seront relancées conformément aux règles de la commande publique.

Finalement, quel bilan tirez-vous sur cette première année ?

Cette première année a représenté un défi et une aventure humaine exceptionnelle. Construire une fonction achats, constituer un panel de fournisseurs, lancer près de 80 appels d'offres et préparer l'exploitation d'un réseau de plus de 200 bus en moins d'un an est une expérience rare ! Et nous avons réussi grâce à une forte mobilisation des équipes françaises, au soutien de la maison mère italienne et à une excellente collaboration avec les experts métiers.